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Sukkwan Island, David Vann - Éditions Gallmeister

Mis à jour : mars 30

Qui de mieux que David Vann pour vous présenter Sukkwan Island et l’histoire folle de ce livre fou, commencée en France en 2010 ?





Extrait de la postface de David Vann dans l’édition anniversaire de Sukkwan Island parue en janvier 2020

"J’ai écrit la première partie de Sukkwan Island en dix-sept jours alors que je voguais entre la Californie et Hawaï. C’était mon premier trajet au large en tant que capitaine et je dormais par tranches d’à peine quarante-cinq minutes. Mes rêves paranoïaques dessinaient des îles non recensées sur les cartes se dressant soudain pour briser notre coque. (…) Des milliers d’étoiles au-dessus de nous dans la Voie lactée, mais des millions d’étoiles dans notre sillage bioluminescent, si épais qu’il ressemblait à du velours. J’écrivais au sujet de mon père depuis dix ans, depuis mes dix-neuf ans, notamment les nouvelles qui encadrent Sukkwan Island dans les éditions anglophones et qui sont à présent publiées par Gallmeister. (…) J’ai écrit Sukkwan Island car mon père m’a demandé d’aller vivre un an avec lui en Alaska (mes parents étaient divorcés et je vivais avec ma mère et ma sœur en Californie). J’ai refusé et, peu de temps après, il s’est suicidé. Le sentiment de culpabilité m’a donné envie d’obtenir une seconde chance, de revenir en arrière et de lui dire oui, et d’imaginer notre année ensemble. Mais je ne me suis pas rendu compte à mesure que j’écrivais, bien sûr, que tout émanait de mon sentiment de culpabilité. Mon processus d’écriture a toujours été aveugle. Je le comprends seulement avec le recul. Il y a un choc brutal au milieu de Sukkwan Island, à la page 113 de la première édition française. Je croyais écrire une histoire bien particulière. J’avais un objectif et un plan détaillé, une idée consciente, mais c’était aussi limité et laborieux que l’avaient été toutes mes tentatives au fil de ces dix ans. Puis le choc brutal s’est produit, et en toute honnêteté, je ne l’ai vu arriver qu’après avoir écrit la première moitié de la phrase. Je ne l’ai senti venir qu’à la toute dernière seconde, aussi surpris que tout autre lecteur. Bien évidemment, j’ai dû m’arrêter d’écrire ce jour-là, et le lendemain, j’étais déterminé à supprimer cette phrase pour m’en tenir à mon plan d’origine. Mais quand j’ai relu ces 113 pages, c’était comme les voir pour la première fois, comme si quelqu’un d’autre les avait écrites. Je voyais tous les motifs récurrents et la pression qui menaient inévitablement à ce choc brutal, une structure enfouie mais insistante qui n’était autre que mon subconscient réclamant une alternative. Et quand j’ai commencé la page 114, je me suis senti libre dans mon écriture pour la première fois, je n’avais plus de plan détaillé. Des détails que je ne pouvais pas écrire auparavant – l’aspect qu’avait le corps de mon père après son suicide, ce que j’avais ressenti juste après l’avoir perdu – me sont soudain devenus possibles. (…) Les libraires français ont changé ma vie. Ce n’est pas seulement qu’ils ont vendu beaucoup d’exemplaires, ce qui m’a permis de pouvoir enseigner uniquement l’automne et d’avoir plus de temps à consacrer à l’écriture. Plus important encore, ils m’ont donné une forme de permission. Sukkwan Island était censé ne jamais se vendre. Mais quand l’ouvrage a rencontré le succès dans son édition française, cela m’a donné le droit de continuer à écrire de la fiction littéraire non commerciale. Et le prix Médicis Étranger a été un puissant levier pour encourager les autres éditeurs étrangers à prendre mon travail en considération. Ce prix a été la plus grande récompense de ma vie. Mais le plus frappant chez les libraires francophones, c’est leur engagement. Au cours des centaines de rencontres auxquelles j’ai pu participer jusqu’à présent dans les librairies, petites ou grandes, des grandes villes aux petits villages de montagne, j’ai été stimulé à chaque fois par des questions toujours un peu différentes, avec une force ou un intérêt inédit suivant le libraire qui a lu mon œuvre et qui a établi des liens entre les livres, des liens que je n’avais moi-même pas saisis. Les conversations contiennent toujours des surprises. J’apprends, et je vois mes livres d’un œil nouveau. J’espère simplement que cette culture littéraire perdurera. C’est un cadeau.

Coron, Philippines, juillet 2019"

David Vann


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Sukkwan Island, David Vann, traduction de Laura Derajinski - éditions Gallmeister, "Totem"

Première parution janvier 2010

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