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Rêves de train, Denis Johnson - Christian Bourgois Editeur

Mis à jour : mars 30

L’équipe de Christian Bourgois éditeur propose de vous faire découvrir Rêves de train, une véritable épopée en seulement 150 pages, signée Denis Johnson. Méconnu en France, il est considéré comme un maître par bien des auteurs. Par Rick Bass notamment. Ce dernier, alors qu’il traversait une crise existentielle, allât à la rencontre de ses héros, des écrivains qui ont ouvert pour lui « des sentiers flamboyants dans la forêt obscure », pour leur préparer à dîner, partager leur table et leurs pensées. Voici le récit d'une rencontre et d'un dîner avec Denis Johnson par Rick Bass – tout feu, tout flamme.

Bonne lecture.




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« Plus la date de ma visite approchait, plus la perspective de ce repas excitait Denis. Il m’a appelé un jour pour dire qu’il avait déjà prévu ce que ma première phrase devrait être : "À mon arrivée, m’a-t-il dicté, les Johnson étaient nus."

(…)

Quand nous arrivons, les Johnson sont hélas habillés. Mais chaleureux, aussi ravis de nous voir que si nous étions des parents perdus de vue, ou des voyageurs qui viennent de franchir maints obstacles et dont ils attendaient l’arrivée depuis longtemps. Quelle est la chose que je remarque aussitôt chez Denis ? Son entrain manifeste, sa joie, son enthousiasme non médicamenteux. Son bonheur. La violence, l’exubérance, la sagesse, la compassion et le chaos induits par les drogues, qui caractérisent ses œuvres classiques, ainsi son premier roman, Anges, et le recueil de nouvelles, Jesus’ Son, sont légendaires. Ces chefs-d’œuvre ont émergé après son époque de viveur, de fêtard. Mais cette période d’autodestruction est terminée, reléguée à des décennies derrière lui. Denis est sobre et clean. Et plus il vieillit, meilleur il devient. Lisez Arbre de fumée, lauréat du National Book Award en 2007, ou la novella Rêves de train, finaliste du Prix Pulitzer en 2011. Sa prose est dégraissée, elle grésille comme un fil électrique dont on aurait ôté la gaine plastique protectrice. Son œil, l’attention qu’il porte au détail parfait et périphérique, me frappe comme celui d’un vieil animal extrêmement sage, un animal qui a sans doute été blessé dans le passé, mais qui a survécu à sa blessure, a continué d’aller de l’avant, qui conserve néanmoins en lui la sagesse acquise durant la guérison, qui distingue l’ombre de cette blessure à la lisière de son champ visuel, sait comment la garder à distance et – pour ceux que cela intéresse – sait tirer le signal d’alarme. (…)

Quand une âme qui a passé tant de temps en conflit avec elle- même, otage de la guerre mentale du désordre chimique, se redresse et retrouve le milieu du courant, la paix, loin d’être sirupeuse, est immanquable. Mais aujourd’hui encore, trente ans plus tard, Denis possède toujours l’aura du naufragé longtemps abandonné et qui a été sauvé – qui s’est sauvé lui-même, et qui voit désormais le monde dans toute sa beauté poignante, tandis que nous autres, blasés, errons tête basse parmi ses colonnes dorées.

(…)

Je me rappelle la fois où il a défié tous les étudiants en poésie du Nord-Ouest de participer à un tournoi de slam au Home Bar de Troy, dans le Montana. On tournait un film non loin de là, Denis traînait depuis un moment avec les cascadeurs et l’un d’eux lui avait donné un gant d’amiante. Pour sa lecture, Denis enfila ce gant, mit le feu à son livre, le brandit devant lui et commença à lire, sa main et son bras transformés en torche vivante. Quand on sait que cet homme avait des vaisseaux spatiaux plein son jardin, comment aurait-il pu en être autrement ? »

Rick Bass, Sur la route et en cuisine avec mes héros, 2019, traduction Brice Mathieussent, extraits pp. 79-93


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Rêves de train, Denis Johnson, traduction de Brice Matthieussent - Christian Bourgois Éditeur, "Titres"

Première parution janvier 2001

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